- Louxor sur la rive d’occident – El Gezireh - Rive Ouest (On the West Bank)

Maggy dans son carnet de voyage nous conte sa passion de l’égypte et de sa population dans un récit éblouissant. Elle vous fera partager ses doutes, ses rencontres, ses coups de cœur et son amour pour ce beau pays. Elle vous fera découvrir le quartier de Gezira sur la Westbank où son ami égyptien lui à loué un appartement en plein cœur du village à deux pas de la villa de Mohamed, la description des lieux et des personnages est vraiment touchante. Ce récit est un hymne à l'amour de ce pays, un appel à la découverte de sa population chaleureuse, et est en symbiose totale avec la philosophie de ce site. Laissez vous transporter au fil des lignes et bientôt au fil du Nil.

Un grand merci à Maggy.

Pascal.

 

Prologue
Pour la plupart des gens, le voyage en Egypte est LE voyage de leur vie. Certains sont séduits mais pas plus que par n’importe autre pays exotique. Ils passent à une autre destination sans état d’âme. D’autres aiment sans plus et ne retiennent de leur périple que les douloureux harcèlements en tous genres. D’autres encore tombent irrémédiablement amoureux de l’Egypte. Sitôt rentrés chez eux, ceux-là ne pensent  qu’à y retourner. J’appartiens à la dernière catégorie. J’en suis aujourd’hui à mon neuvième voyage (ou est-ce le dixième – j’ai cessé de compter) et je cherche encore mon Egypte intérieure. Des passionné(e)s comme moi, j’en rencontre à chaque voyage. On se reconnaît par une sorte d’intuition magique. A chaque visite, je rêve de décrypter un peu plus les mystères de cette Egypte éternelle. Pure illusion, celle-ci se dérobe toujours davantage.
J’ai dévoré tous les bouquins de Christian Jacq, Elizabeth Peeters et d’autres qui m’ont fait découvrir un monde fascinant. L’Egypte fait maintenant partie de ma vie. J’y suis allée neuf fois et il m’a été vraiment difficile de raconter mon voyage préféré, car chacun de ceux-ci m’a apporté une moisson de satisfactions, d’émotions, de questions. Celui-ci était en février 2001. J’aurais pu en choisir un au hasard.
Comme la vie à Bruxelles manque de sel sans le soleil d’Egypte. Sans le Nil et la montagne de Thèbes, sans les ânes et les chameaux, sans les temples et les pyramides. Je manque d’oxygène et mon cœur vit au ralenti.
C’est décidé. Je repars à Louxor. Je ne demande même plus s’il y a quelqu’un pour m’accompagner. Je pars seule - Inch Allah, comme on dit là-bas. J’assouvirai ma passion en toute impunité et en solo.
Mon premier voyage en Egypte était un hasard, mais il a fait basculer ma vie. Avec deux copines sur la mer rouge. Sept jours dont un à Louxor et un au Caire. Tourisme fast food. En fait, juste assez pour attraper le virus, contre lequel, je crois, il n’existe pas d’antidote à ce jour.
Cette fois, j’ai envie de goûter à l’Egypte locale. Je commence à être rodée, du moins c’est ce que je crois. Gamal, mon correspondant à Louxor propose de me réserver un logement (hôtel ou flat) sur l’autre rive du Nil. Il travaille à l’hôtel comme moniteur sportif, il n’aura pas beaucoup le temps de s’occuper de moi et de jouer au guide.
Tu peux venir me chercher à l’aéroport au moins ?
Bien sûr ! Et je peux réserver pour toi. Quelque chose de bien.
Jour J -1
Je me suis promis de ne prendre que le nécessaire : louable effort.
Il neige sur Bruxelles. Comme la première fois en avril 1999.
Jour J
Arrivée prévue vers midi heure belge - 13h heure égyptienne.
J’ai tout le temps d’étudier mon programme. Je pars sur les traces de Sinouhé l’Egyptien (Le célèbre roman de Wika Waltari). Le plus lourd dans mes bagages, c’est ma bibliothèque portative: les guides et un ou deux romans. Pour finir la journée de moissons en beauté.
Pour la centième fois au moins, je regarde la carte d’Egypte. Rien qu’à la voir, ça me donne des fourmillements d’excitation. J’en ai une grande aussi au-dessus de mon bureau, en plus de celle qui est en permanence dans ma tête.
Au Nord la Méditerranée. Au sud le Soudan.
A l’Est, le désert arabique et la Mer Rouge. Au-delà de la Mer Rouge, la péninsule de désert minéral que constitue le Sinaï, rattaché à l’Egypte depuis la Guerre des Six Jours en 1967.
A l’Ouest, le désert libyque qui n’est que le prolongement du Sahara.
L’Egypte s’étend sur près d’un million de kilomètres carrés (Plus que l’Allemagne, la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Suisse réunies).
En fait, l’Egypte n’est qu’un «morceau du Sahara » et la terre habitée n’est qu’un «accident de paysage », qui représente seulement 4% du pays. Seuls, le Delta, les rives du Nil, quelques oasis et quelques minces bandes côtières sont habités. Le reste n’est qu’une vaste étendue désertique et hostile.
L’Egypte compte à peu près 62 millions d’habitants dont 18 millions au Caire (Soit presque deux fois la population de la Belgique (10 millions). Il y a 1700 habitants au km2 au Caire et dans le Delta. Un Egyptien sur deux a moins de 20 ans) et 97% de la population vit sur 4% du territoire.
J’atterris le coeur battant. Sera-ce émerveillement ou arnaques en tous genres ? Probablement les deux. Je me promets de rester à la fois vigilante et ouverte. La voix métallique du commandant de bord annonce l’atterrissage à Louxor. Dehors, la température est de 25 degrés. Mon cœur bat la chamade, exactement comme si j’allais rejoindre un amoureux. En fait, c’est encore plus que cela. C’est devenu une passion. Méfiez-vous. Si vous allez plus de deux fois en Egypte, vous êtes fichu(e). C’est que l’Egypte est entrée en vous, par vos veines, par vos pores et elle n’en sortira plus.
Le douanier me remballe. J’ai oublié d’acheter des timbres fiscaux au guichet. Les coller sur le passeport. Payer en dollars. Surtout pas en livres égyptiennes (J’écrirai dorénavant LE pour livre égyptienne. Elle vaut 10 cents d’euro.) (celles du dernier voyage),  les guinées, comme ils disent.
Je sors enfin à l’air libre en traînant mon trolley et je reconnais Gamal, mon guide en gallate bleu sombre. Il a l’air très smart. Il m’explique le topo. Ce sera un flat.
Je m’attends à toute éventualité, n’ayant aucune idée de ce qu’on appelle un flat à Louxor. Ce sera probablement une expérience et j’ai hâte de découvrir mon logis pour les deux prochaines semaines. En attendant, je regarde de tous mes yeux le paysage de Louxor et le Nil sur lequel veille le dieu Hapy. Nous traversons le pont de Louxor pour aller sur l’autre rive, la rive d’occident, celle des morts. Là où les anciens ont enterré leurs pharaons. Rapport au coucher du soleil.
L’Egypte est un don du Nil. Sans le Nil, l’Egypte n’existerait pas. Le fleuve prend sa source en Afrique noire et c’est le plus grand fleuve du continent. Lorsqu’il se jette dans la Mer Méditerranée, il a traversé 6 pays et parcouru près de 6700 kilomètres (Le Nil est formé du Nil Blanc qui vient des Lacs Albert et Victoria et du Nil Bleu qui, lui, descend de l’Ethiopie et du Soudan.)
C’est le plus grand fleuve d’Afrique.
La crue annuelle était provoquée par les pluies dans la région des grands lacs et du plateau d’Ethiopie. Les eaux montaient au lever de l’étoile Sirius (Sothis pour les anciens). C’était le Nouvel An égyptien.
Les anciens connaissaient trois saisons : l’inondation, la germination et la sécheresse. Un réseau de canaux irriguait (déjà) les champs. Les nilomètres permettaient de mesurer la montée des eaux et de déterminer ainsi l’impôt prélevé par Pharaon.
Les anciens Egyptiens guettaient anxieusement les signes avant-coureurs de la crue, providentielle. Insuffisante, elle causait famine et désolation. Excessive, elle provoquait désastre et catastrophe.  Pharaon, le dieu vivant, en était le gardien.
J’en suis là de mes réflexions quand le taxi me débarque dans le quartier de El Gezireh, dans une rue de terre battue. Habitat local. Ouh lala ! Ma fille ! Dans quelle galère tu t’es embarquée ? Est-ce vraiment là mon chez moi pour les prochaines semaines ?
Hassan, le chauffeur de taxi, est aussi le propriétaire de la maison. Il me fait visiter mon flat et m’annonce fièrement que j’en suis la première occupante. Le salon a un balconnet donnant sur la rue, pas sur le Nil. Il y a une petite chambre, une cuisine semi équipée, une salle d’eau avec douche et toilette. Je suis rassurée. Ce n’est pas le grand luxe, mais c’est joli, confortable et très propre. C’est beaucoup mieux que je n’imaginais, puisque je m’attendais au pire.
2500 LE (L’équivalent de 300 €) pour deux semaines. Il m’avoue que ce serait le même prix pour un mois. L’épouse apporte le thé de bienvenue sur un grand plateau. Au Moyen Orient, on négocie toujours autour d’une tasse de thé bien sucré.
Je grimpe sur le toit à ciel ouvert. Typique. J’adore ! Ici, c’est le royaume des poules et des sacs de ciment. Et comme je suis en plein milieu du village, près de la mosquée, ce n’est donc pas ici que je pourrai prendre des bains de soleil. La vue est splendide. Au loin, le Nil.
Je suis debout depuis 2H30 du matin et il est 14h, heure locale (midi heure belge). Pourtant, la fatigue du voyage s’est envolée d’un coup. C’est curieux comme l’Egypte me donne de l’énergie.
Je m’approvisionne en eau au magasin du coin et je me fais (déjà) arnaquer. Qu’à cela ne tienne. Je ne vais pas laisser entamer ma bonne humeur pour une bouteille d’eau achetée à prix d’or.
Il y a quelques échoppes dont l’une s’intitule pompeusement supermarché et l’autre est un loueur de vélos. En face, il y a un cybercafé, quelques cafés locaux et la boutique de souvenirs de mon proprio. Plus loin la mosquée et la route qui va à la nécropole thébaine.
Mon premier jour se passe à explorer les alentours très timidement. Pourquoi est-ce que c’est toujours la crainte qui vient avant autre chose ? La peur de ce qui est différent ou inconnu. Un monde totalement étrange et étranger.
Je prends la direction de l’embarcadère.
Je ne traverserai pas maintenant. Gamal m’emmène voir sa famille, à dix minutes de là. Le Nil fait une courbe que je baptise solennellement le «Camel Corner», le coin aux chameaux, parce qu’il y a là en permanence quelques chameaux  et des gamins qui ne demandent qu’à vous emmener en balade à dos de chameau (Ces chameaux sont en fait des dromadaires. Je garderai le terme.) Le petit sentier sablonneux longe le Nil. C’est fabuleux.
A droite le restaurant « Toutankhamon ». Plus loin, ça sent bon le foin. Une vache  broute l’herbe tendre (Hachiche signifie herbe en égyptien) d’Egypte et ne se détourne même pas pour regarder passer la touriste qui débarque de sa petite Belgique.
Après deux autres palmiers qui montent la garde sur le chemin, nous arrivons dans une maison modeste comme il y en a tant ici.
Je fais connaissance avec la famille Galal, sa mère, vêtue de noir comme toutes les veuves d’Egypte, trois soeurs et trois frères. La sœur aînée, mariée, habite à côté. Je me sens comme une princesse dans une masure. En comparaison, les pauvres de chez nous ne sont pas si mal lotis. Le mobilier du « living » se résume à deux banquettes le long des murs. Sur le sol de terre battue, un tapis dont les couleurs sont passées depuis l’aube des temps. Les poules rentrent et sortent à leur guise.
Thé de bienvenue. Hospitalité égyptienne.
Personne ne parle l’anglais, sauf le petit frère et Galal que j’ai rencontré à l’hôtel à mon voyage précédent en septembre passé. Il m’a offert un coca à la terrasse (sur le toit) d’un café sur la rive d’en face.  Puis, il m’a emmené ici chez lui le soir dans l’obscurité. Dans la nuit noire, nous avons grimpé sur le toit terrasse. J’ai entendu coasser les grenouilles, écouté couler le Nil millénaire, regardé briller les étoiles.
C’est moins romantique en plein jour. Rude réalité. Pourtant, je goûte le thé en écoutant le Nil couler dans le calme de la rive d’Occident. Ici, pas de chauffage (on n’en a pas besoin), pas d’électricité non plus. Rien du confort moderne n’a envahi cette maison d’un autre âge. Aucune concession au vingtième siècle, sauf le téléphone mobile.
Galal me raccompagne à hauteur de la mosquée. Le temps de défaire ma valise et de m’installer dans mes nouveaux quartiers. Je suis sous le choc.
Je viens de rencontrer l’Egypte profonde. Je ne regrette rien. Un avant-goût de l’Egypte. La vraie. Pas celle des touristes de luxe. Celle des Egyptiens. Des vrais. Des vivants. Pas ceux des livres d’art et d’histoire. L’Egypte n’est pas qu’un pays fossile, de momies. Un pays plein de merveilleux monuments à visiter. C’est aussi un pays du tiers monde, habité d’êtres de chair et de sang.
Oups ! La salle d’eau est inondée. A la toilette est reliée un petit tuyau avec un jet d’eau. Je n’ai pas compris tout de suite à quoi ça sert. Il y a rarement du papier de toilette. Très ingénieux. Il faudra tout de même un de ces jours que je demande une explication approfondie sur la question pour ne pas mourir idiote. Comme j’ai laissé ce robinet ouvert une heure, il y a une inondation, limitée, heureusement, à la salle d’eau.
Premier souper frugal : pain, fromage égyptien et eau chaude. J’ai oublié d’acheter du café. Je ne veux pas déranger les proprios et encore moins retourner au magasin.
Je m’endors comme un loir. Je n’ai même pas ouvert un bouquin, ce qui, pour moi, est signe de grande fatigue.
Aboiements des chiens, braiement des ânes en sourdine de mon subconscient toute la nuit : est-ce là le calme qu’on m’avait promis sur la rive d’occident ?
C’est le chant du muezzin qui me réveille. J’ai toujours rêvé de me réveiller à l’appel lancinant de la prière. Alla Ou Akbar.
J’ouvre une paupière puis l’autre sur les murs bleu clair de la chambre. L’installation électrique n’est pas encore terminée. Quelques fils dépassent ici et là.
Je me pince. Oui ! Je suis bien en Egypte, Louxor, El Gezireh, rive occidentale du Nil, prête à toutes les aventures. Prête ? Vraiment ?
La chambre n’a pas de fenêtre. Je vais ouvrir les volets dans mon somptueux salon oriental à broderies et couleurs chatoyantes dans les tons rouges et dorés. La lumière du soleil me caresse le visage. Je risque un coup d’œil à la maison d’en face. Mes voisins sont dans la cour en bas, occupés aux tâches quotidiennes. Un autre monde vraiment s’offre à moi. Je disparais discrètement à l’intérieur. 
Dur dur … Je sors dans la rue. J’ai prévu des tenues que je juge fort discrètes : jupe ou pantalon long noir, une longue robe d’intérieur, un kaftan qui ici ne détonnera pas le moins du monde.
Mon foulard égyptien, acheté entre Louxor et Dendérah à ma première expédition, me servira de couvre-chef. Je suis dans le ton.
Le ferry local traverse le Nil en ligne droite et arrive presque en face du temple de Louxor. Il y en a un toutes les vingt minutes. La traversée coûte une livre égyptienne (LE). Pas de quoi se ruiner. 
J’ai raté le ferry. Je ne connais pas encore bien les lieux et je me fais embarquer sur un bateau à moteur pour 3 LE. Pour le même prix, j’ai droit à une invitation pour le thé dans le village voisin, au récit d’une vie pas brillante et à une très longue balade sur le Nil. Je me doute qu’il y a beaucoup de vrai dans son histoire à quatre sous. Je décline aimablement son invitation et, ayant enfin débarqué sur l’autre rive, celle du temple de Louxor et de la civilisation en quelque sorte, je prends la Corniche en Nil, la Promenade des Anglais, version égyptienne.
Je me fais harceler, harceler, encore et encore par tous les rabatteurs en tous genres de la corniche. Felouque, calèche, taxi. Zut ! Je veux seulement marcher, si toutefois c’est possible. Ce n’est que le premier jour et je suis presque au bord de la crise de nerfs.
Je marche en direction du temple de Karnak à 3 kilomètres vers le nord. Je passe devant un cybercafé où je me renseigne sur les prix. Pas cher. J’irai plus tard donner des nouvelles aux copines qui aimeraient sans doute savoir si je suis bien arrivée et si je ne me suis pas encore fait kidnapper par un prince égyptien.
Je hèle un policier et lui demande où il y a des toilettes par ici. Il ne comprend rien. Il ne parle pas anglais et moi pas arabe, pas encore ! Je suis obligée de rebrousser chemin jusqu’au cybercafé. J’irai à Karnak un autre jour. Je profite d’un bon thé sans harcèlement et je jouis d’une paix royale !
En chemin, un vieillard me demande de lui acheter un vrai faux scarabée pour s’acheter à manger. Je passe mon chemin.
Le coucher de soleil reprend toute mon attention et me détourne de la misère humaine. Entre-temps, j’ai appris de source sûre autant qu’à mes dépens que Louxor est le paradis des arnaqueurs en tous genres. Il faut rester vigilant surtout quand on est une femme.
Je retraverse cette fois avec le ferry local. Une femme en noir me tend la main avec un joli sourire et m’aide à monter sur le bateau. Est-ce qu’elle va me demander un bakchich ? Eh bien non ! Je la perds de vue dans la foule colorée du ferry. Je ne vais pas devenir parano tout de même.
Le ferry local, tout un poème. Un hymne en l’honneur de l’Egypte, profonde et vivante. Le peuple égyptien. Les gallabiehs flottant au vent, les turbans et les écharpes des hommes, les fellahin ( Fellah signifie paysan en arabe. Fellah au pluriel.  C’est la figure mythique de la campagne égyptienne.  On les voit sur leur âne les jambes ballantes), les robes noires et les voiles des femmes, les chèvres, les paquets en tous genres, le babillage des enfants. Je vais m’asseoir sur le pont supérieur. C’est de là qu’on a la meilleure vue sur le Nil et les rives proches et lointaines. Le Nil est magnifique dans l’obscurité naissante.
Je débarque sur l’autre rive. Il y a des taxis et des petites camionnettes avec des banquettes. Ce sont les taxis collectifs de Louxor, auxquels s’accrochent des grappes d’Egyptiens, ceux qui travaillent dans l’industrie du tourisme. Ayant décliné toutes les offres de transport, je me dirige le long du Nil vers la maison Galal, le long du Nil.
En Egypte, sauf exception, on n’est jamais loin du Nil. Il fait plus froid le soir et je supporte bien mon pull qui flotte toujours sur mon sac à dos d’aventurière en herbe. Le jour, je me fais harceler par les Egyptiens, le soir par les moustiques. C’est catastrophique.
Le sentier longe le fleuve millénaire. C’est l’heure où le soleil est en train de se coucher. C’est le moment romantique où les capitaines ou les rabatteurs se font très pressants pour vous offrir le coucher de soleil au fil de l’eau, en felouque ou en bateau à moteur. C’est l’heure où le dieu soleil Ra se couche à l’occident et commence son voyage secret dans le monde souterrain de la Douât, d’où il ne sortira qu’à la fin de la nuit pour inaugurer un nouveau cycle. Et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps.
As Salam Aleikoum (Salutation de l’islam : « la paix soit sur vous ») . Waleikoum Salam (Réponse à la salutation précédente : « et sur vous aussi »).
La famille est là au complet.
La mère me fait signe de m’asseoir sur le banc devant la maison.
La température a baissé d’un seul coup et les deux petits frères vont ramasser du bois. La nuit est tombée.
J’assiste l’œil émerveillé au spectacle. Devant la porte, dans l’obscurité, sur une tôle de fer, les gamins frottent des allumettes sur le bois sec. Les flammes, d’abord timides, prennent de l’assurance et s’élancent dans un ballet magique pour combattre vainement la nuit. Les mains se frottent pour se réchauffer et les yeux brillent.
Moment magique. Un ange passe. Le rituel du feu me fait remonter le temps vers l’Egypte ancienne. Les gestes n’ont probablement pas beaucoup changé depuis l’aube des temps.
Le temps passe lentement. Aussi lentement que le Nil le long de ses rives millénaires. Pendant que le feu se meurt, les filles se sont éclipsées dans la cuisine et préparent le souper. Une bonne odeur émeut les estomacs affamés. Je profite de la chaleur des dernières braises qu’on transporte sur la tôle métallique à l’intérieur sur le sol de terre battue. Les Egyptiens n’aiment pas l’hiver et le froid. Le petit frère joue avec le feu qui couve sous la cendre.
Comme j’aimerais arrêter le temps. C’est l’un de ces moments dans une vie, qu’on voudrait figer.
Une des filles déroule le tapis sur le sol et l’autre apporte une table basse en bois, ronde, pliante et plus que branlante.
Il y a beaucoup de monde ce soir. Les Egyptiens ont une vie sociale très riche. La famille, les amis, les visiteurs de fortune. Il y aussi une petite princesse d’Egypte, Zinab.
Les victuailles s’installent. Riz, pâtes de blé, sauce, crudités, ainsi que le pain traditionnel dont la fabrication vient du fond des âges. La pâte sans levure qu’on fait chauffer et cuire au soleil. Je manque de conversation malgré la bonne volonté de tous. Personne ne parle anglais et encore moins français. Le seul langage que je puisse parler est le sourire et les hochements de tête. Décidément, il me faudrait apprendre quelques mots d’arabe (J’ai appris quelques rudiments depuis !).
Le repas est délicieux. Après le thé, nous allons jouer une partie de billard américain. Le billard est avec les dames et les dominos l’occupation préférée des Egyptiens en dehors de la chicha, bien sûr.
Après une dernière infusion à l’anis (Hansoun en arabe) , je m’en vais me replonger dans les aventures de Sinouhé l’Egyptien.
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Dernière mise à jour de cette rubrique le 26/06/2008